Suite et fin du 1/3 et du 2/3. Vous l'aimez ma bluette, hein ?
Alors que nous étions en première, un après-midi, une fois de plus, nous nous sommes arrangés pour rester ensemble après la séance hebdomadaire et pour aller nous balader un peu, puis il m'a raccompagnée chez moi. A ce moment-là, bien des semaines et bien des mois avaient passé depuis mes premiers émois et j'étais entrée dans une phase étrange ; je devais considérer, je crois, que je ne l'aimais plus. D'une certaine manière, cela me faisait du bien. Je n'étais plus à fleur de peau au moindre de ses gestes, j'étais, pour le coup, nettement plus sûre de moi qu'un ou deux ans plus tôt, et cela devait se sentir parce que ce jour-là, pour la première fois depuis longtemps - il devait commencer à se lasser, le pauvre - il se montra à nouveau très empressé envers moi. Il vint donc jusqu'à ma porte et resta là un certain temps pour discuter. Et comme c'était le printemps et que j'étais (à nouveau) en jupe courte (mais avec des talons, cette fois), je me sentis libre, attirante et audacieuse (ce devait être la première fois de ma vie que j'éprouvais cette impression) et je lui dis : "Il y a quelque chose que tu devrais savoir, quand même. Au début, quand on a commencé à être amis, j'étais vraiment folle de toi".
(Avouer cela me coûta beaucoup et me fit battre le coeur très fort, mais je voulais savoir ce qu'il en était et je me croyais protégée par ce que je pensais être de l'indifférence à son égard et qui n'était en fait qu'un apaisement momentané et trompeur de mes sentiments.)
Il me regarda avec de grands yeux ronds et je me sentis si gênée que je me réfugiai - comme d'habitude - dans la froideur. Il me dit : "Eh bien, tu veux que je te dise quelque chose ?" et je répondis : "Non", durement. Je le regrettai aussitôt et comme il faisait mine de s'en aller, je me radoucis et lui demandai de me le dire.
Et il dit : "Moi aussi, tu sais".
J'aurais pu mourir de cela. J'aurais vraiment pu mourir de cela.
Mais je survécus assez longtemps pour demander : "Pourquoi n'en as-tu pas parlé plus tôt ?
- Mais parce que je croyais que je n'avais aucune chance. Comment aurais-je pu penser que tu voudrais bien sortir avec moi ?"
C'est-à-dire que pendant plus de deux ans, nous avions passé notre temps à nous aimer et à penser que c'était voué à l'échec. Chacun dans son coin. Comme des cons.
Alors, je l'ai regardé dans les yeux. Bien droit. Bien fermement. Et je me sentais fondre, mais je l'ai regardé. Et il avait le regard le plus beau et le plus puissant qu'il m'ait été donné de soutenir jusqu'à ma rencontre avec Fiancé. Et il ne plaisantait plus du tout, je ne pouvais pas en douter, je ne pouvais plus me mentir. Il était très sérieux, il me regardait et fondait pareillement, à vingt centimètres de moi à peine. Et il avait parlé de ses sentiments au passé comme moi, mais je savais à cet instant que j'avais menti en employant le passé et son regard me disait qu'il avait fait de même et que je devais comprendre son aveu au présent. Le garçon que j'aimais le plus au monde. Le seul que j'eusse jamais aimé autant, bien plus encore que je ne pouvais le mesurer à l'époque, car depuis, avec le recul, je sais combien cet amour-là était absolument pur et profond. Vraiment.
J'aurais dû lui dire : "Et maintenant ?"
J'aurais dû lui dire : "Et si c'était encore possible ?"
J'aurais dû ne rien dire, juste m'approcher de lui, imperceptiblement, donner l'impulsion et lui laisser croire que c'était lui qui se lançait et m'embrassait alors que c'était moi qui l'aurais décidé.
Je n'ai rien fait. Tout était encore possible, et je n'ai rien fait.
J'ai dit quelque chose comme "Ah bon, ok", je crois. Et puis encore deux ou trois banalités. Et je l'ai laissé partir. (Vraiment, aux deux sens du mot.)
Après cela, étrangement, nous nous sommes un peu comportés comme un vieux couple. Il y a eu un voyage à l'étranger, genre voyage scolaire - sauf que ce n'était pas scolaire mais peu importe - pendant lequel nous avons vécu une sorte de rupture. J'étais si atteinte par les complexes de la fille moche que tous les signaux désespérés qu'il a recommencé à m'envoyer avant de laisser tomber, je ne les ai pas plus vus que les précédents. (Pourtant, je n'avais plus aucune excuse. Je devais juste être profondément déformée.) Pendant les longues heures de car, nous nous sommes successivement retrouvés : assis moi devant lui (et sa main à lui passant par-dessus le dossier du siège à la faveur d'une sorte de contorsion de son bras pour tenir et caresser la mienne pendant toute la durée du film que le chauffeur diffusait), assis moi sur ses genoux à lui (et lui, posant sa tête sur mon épaule, les yeux fermés, me caressant le dos, me laissant passer mes bras autour de son cou et m'appuyer contre lui aussi, et tout le car croyant, une fois de plus, que nous sortions ensemble), etc. Mais aussi moi debout dans une file d'attente devant lui, et lui me touchant les fesses pour faire son malin devant ses copains, et moi me fâchant, soutenue par mes copines, et faisant la tête le reste de la soirée. Et enfin moi à côté de lui à une table, pour une belote, m'adressant à lui méchamment parce que la veille au soir, bourré, il était venu rouler un gros patin à une fille juste devant moi, bien ostensiblement, et que cela m'avait rendue dingue. Et lui me répondant : "Mais arrête, t'es là, tu t'énerves, tu sais même pas pourquoi tu t'énerves", et moi, sur le même ton toujours : "Mais si, je sais", et quittant la table, et lui me suivant vers ma chambre, de plus en plus suppliant : "Mais vas-y, me tourne pas le dos comme ça, oh, je suis là, regarde-moi, je suis là, parle-moi maintenant qu'on est que tous les deux, parle-moi", et moi, au bord des larmes : "Non, s'il te plaît, attention, je ferme la porte", et fermant la porte à laquelle il a frappé une ou deux fois en m'appelant doucement puis en murmurant mon prénom avant de renoncer et de s'en aller (informations prises, il a bu à nouveau ce soir-là, c'était donc la deuxième cuite de sa vie, et il s'est mis à pleurer quand ses copains l'ont ramené dans son lit).
Et malgré tout cela, lui me téléphonant, le lendemain du retour - et souvenez-vous bien qu'à l'époque, il fallait appeler sur le téléphone fixe familial et affronter les parents en se présentant et en demandant poliment Untel ou Unetelle -, et me parlant joyeusement de ce voyage qu'il jugeait le meilleur de sa vie et m'apprenant que j'étais la première participante qu'il appelait et qu'il n'allait téléphoner à tous ses précieux copains que plus tard dans la journée.
Après cela, à ses yeux, j'ai définitivement basculé dans la
friend zone.
Nous avons continué à nous voir un peu et il subsistait quelque chose de tout cela, une complicité ou une gêne, je ne sais pas. Deux fois, j'ai essayé de l'entraîner à sortir avec des amis à moi : une fois à une soirée, une autre au cinéma, et les deux fois, il a accepté avec un certain enthousiasme puis s'est rétracté. Je ne sais pas s'il était timide ou s'il s'en foutait juste. La dernière fois que nous nous sommes parlé, nous nous étions rencontrés dans la rue, j'avais commencé mes études, il refaisait sa terminale et comme j'étais en voiture, je l'ai déposé en ville où il avait rendez-vous avec sa copine du moment. Quand nous nous sommes croisés sur ce trottoir, nous avons d'abord discuté et plaisanté pendant près d'une demi-heure, debout, comme ça, en pleine rue. Il se rendait à un endroit où il devait apporter des papiers importants en vue de je ne sais quoi. Au bout d'une demi-heure, donc, je lui ai dit : "Je vais te laisser, ça va fermer et tu ne pourras plus y aller". Il a regardé sa montre et répondu : "Non, j'aurais le temps mais laisse tomber, j'irai demain ou une autre fois". Et ensuite, nous avons parlé encore un quart d'heure, et c'est alors seulement que je lui ai dit que je devais rentrer et que je lui ai proposé de l'amener quelque part. Nous discutions avec une aisance incroyable, comme si cette intimité bizarre et ambiguë que nous avions construite en deux ou trois ans était encore fraîche et récente. Puis il est sorti de la voiture en souriant et en me disant "salut", et ce fut tout.
(Et plus tard, à la fac, il y avait ce professeur qui s'appelait comme lui, et à chaque fois qu'un de mes camarades le désignait par son nom de famille, j'entendais, moi, un mot magique qui avait si longtemps désigné celui que j'aimais, et je ne pouvais m'empêcher de ressentir ce petit pincement et cette légère accélération du rythme cardiaque pour laquelle je me trouvais aussitôt ridicule.)
Pendant des années, j'ai pensé que s'il revenait, s'il se montrait, s'il faisait signe, même au beau milieu d'une relation, n'importe laquelle, je laisserais tomber n'importe qui pour lui. N'importe qui. Jusqu'à il y a trois ans, je l'aurais fait, je pense.
Aujourd'hui, de son côté, il est marié. Je l'ai appris par hasard, je vous le jure. Je n'ai jamais songé à le pister ni sur Facebook, ni sur Google, ni Dieu sait où, parce que lui, c'est autre chose. Autre chose, au-dessus de tout cela. C'est à la fois mon premier amour, mon premier chagrin d'amour et mon ex-plus belle vraie histoire d'amour, malgré les non-dits et les non-faits. "Ex", bien sûr, parce que j'en ai une bien plus belle encore aujourd'hui.