L'ignorance de la grenouille
mercredi 9 janvier 2008, par Ménille Avénale, dans la catégorie Dear diary -# 254 - Fil RSS
J'ai consulté un psychiatre à deux reprises dans ma vie. Deux fois six mois, à six mois d'intervalle. Régulière comme une horloge, au point que, six mois après la fin de la seconde série de rendez-vous, je me suis sérieusement demandé si je ne devrais pas y retourner pour un troisième cycle. Finalement, je ne l'ai pas fait et je ne m'en porte pas plus mal, mais il m'arrive souvent, dans certaines situations, de me demander comment je lui en parlerais, comment je formulerais mes angoisses et mes questions si je continuais à fréquenter son cabinet, et ce qu'il me répondrait. Je persiste à penser qu'un jour, je retournerai le voir uniquement pour faire le point sur deux ou trois petites choses non urgentes mais restées en suspens, comme on va chez son dentiste surveiller un risque de carie ou chez son généraliste pour se faire prescrire un bilan sanguin de routine.
Mais je m'égare.
Lors de la seconde série de consultations, j'ai vécu une période de grande instabilité sentimentale. Je sortais d'une relation malsaine dont la fin avait été un énorme soulagement mais n'avait pas suffi, à elle seule, à rattraper des années de mésestime de moi-même et de reniement de ma personnalité pour quelqu'un qui, tout compte fait, n'en valait pas la peine. Je n'avais pas trouvé de meilleur moyen pour m'en remettre que de me jeter dans les bras (et le lit) d'un type odieux qui m'avait abandonnée plus bas encore que là où il m'avait ramassée, puis dans ceux d'un autre garçon, nettement plus propre sur lui en apparence, qui s'était comporté envers moi plutôt comme un grand frère libidineux et indécis que comme un amant normal et fiable, ce qui était pourtant ce dont j'aurais eu le plus besoin alors. J'avais même fini par me persuader vaguement que j'étais amoureuse de ce dernier, que j'appellerai X - créativité ! - dans la suite de ce post. Au milieu de ce vaste chaos apparut Fiancé, qui commença à me faire la cour de manière complètement inattendue et pour qui mon attirance ne faisait d'ailleurs aucun doute.
Les semaines passant, la situation a commencé à se décanter. Avec l'aide de mon cher psychiatre, j'ai analysé, horrifiée, mon comportement avec les hommes et me suis aperçue que je ne pouvais pas continuer comme ça. Ses consignes étaient claires : vous avez de la valeur, ne vous bradez pas, ne rabattez pas vos exigences et montrez d'emblée aux garçons qui veulent vous séduire qu'il leur faudra batailler pour y parvenir (soit l'exact opposé de ce que j'avais fait jusqu'alors). Cette nouvelle façon de penser et d'agir m'ayant rendue plus sûre de moi et plus rayonnante, parce que je savais que je reprenais ainsi les rênes de ma vie amoureuse et c'était quand même un grand pas en avant, j'ai rarement été draguée aussi souvent qu'à cette période, mais passons. (Pour vous, Mademoiselle, qui vous complaisez un peu trop facilement dans un célibat de victime, je vous livre la recette, n'hésitez pas à la mettre en application et vous verrez : tout va changer.) J'ai même réussi à être plus clairvoyante sur mes pseudo-sentiments pour X et à retourner la situation en ma faveur, en devenant la dominante qui décidait de lui céder ou non tandis que lui, après se l'être joué grand seigneur languide pendant des semaines, n'hésitait plus à me montrer qu'il me désirait et que ce serait où je voulais, quand je voulais, pourvu seulement que je veuille.
Victoire, certes. Sur lui, et avant tout sur moi-même.
Mais il me fallait plus. Je cherchais quelque chose de sérieux et les approches respectueuses et progressives de Fiancé me laissaient penser que, s'il était vraiment aussi délicat et motivé qu'il le laissait paraître, il pourrait peut-être bien me donner ce que je voulais.
Un matin, assise dans le cabinet de mon psychiatre, je décris les progrès de ma nouvelle attitude auprès de ces deux hommes. Fiancé s'avance lentement mais sûrement depuis plusieurs semaines et je sais que l'aboutissement (entendre : le jour où je ferai semblant de consentir à lui fixer un rendez-vous, alors même que j'en meurs d'envie depuis le premier jour) est proche. X, de son côté, a abandonné son comportement condescendant envers moi et ne s'est même jamais montré aussi prévenant.
Le docteur me dit : "Vous voici arrivée à un point où l'un comme l'autre, dans les jours à venir, sont susceptibles de vous faire des propositions sérieuses. Lequel allez-vous choisir si cela se produit ?"
Je ne réfléchis qu'une seconde. "Je crois que X ne sera jamais capable de me donner davantage que cette indécision dont il a fait preuve depuis des mois. Un jour oui, le lendemain non, puis oui à nouveau quand il me voit m'éloigner de lui... Je ne pense pas pouvoir construire quelque chose sur le long terme dans ces conditions." (C'est sans doute l'une des phrases les plus sensées que j'aie jamais prononcées.)
Mon psy me répond alors : "C'est parler sagement. Cela dit, bien sûr, en ce qui concerne X, il reste toujours la possibilité... de le serrer définitivement dans vos filets."
Et moi, dans un sourire : "Je ne crois même pas que j'en aie réellement envie."
Alors, bien entendu, je n'en avais vraiment plus envie, X m'avait lassée sans jamais pouvoir se rattraper. (Quelques jours plus tard, nous devions d'ailleurs nous disputer pour une broutille et nous rendre compte que nous n'avions en fait aucun atome crochu.) Bien entendu, la suite des événements m'a donné raison et je me suis concentrée sur Fiancé pour ne jamais le regretter. Bien entendu, j'avais déjà beaucoup appris de ce psychiatre et sans son aide, je n'aurais peut-être pas su amorcer aussi sainement la relation épanouissante que je vis aujourd'hui. Mais tout de même, tout de même, au nom de mes années de galère et d'incompréhension totale de la gent masculine, au nom de toutes les souffrances de mes semblables livrées aux agissements pervers des salauds de toutes sortes, au nom de toutes les esseulées qui, désespérées, voient partir dans les bras d'une autre - en général, celle qui pourrait avoir n'importe quel homme - le seul qu'elles aient jamais aimé et qu'elles aient toujours été incapables de séduire, j'aurais dû, je le sais, j'aurais dû réagir et sauter sur l'occasion, j'aurais dû lui demander :
Mais docteur, au nom du ciel, comment fait-on pour serrer un homme dans ses filets ? quelle est la recette ? puisque vous semblez la connaître, livrez-la moi, par pitié !
Et soyez bien certaines, chères consoeurs mortifiées, que si j'avais eu la présence d'esprit de dire cela au lieu de répondre bêtement Je ne crois même pas que j'en aie réellement envie allez je vous signe votre chèque et à la semaine prochaine et surtout bonjour chez vous hein, je vous l'aurais donnée à vous aussi, la recette.
Ne jetez pas la pierre à la femme trop belle : elle, nous savons toutes de quoi sont faits ses filets. Photo : Avivi, once more.


Commentaires
#1 - Le jeudi 10 janvier 2008 à 07:10, par Junko
#2 - Le vendredi 11 janvier 2008 à 03:36, par Sapho
#3 - Le dimanche 13 janvier 2008 à 18:52, par Sonia, MISS BLOG 2008
#4 - Le mardi 15 janvier 2008 à 20:05, par Ménille Avénale
#5 - Le jeudi 17 janvier 2008 à 17:22, par Sapho
#6 - Le mercredi 23 janvier 2008 à 12:50, par Ménille Avénale
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