Cela faisait un certain temps que je n'avais pas parlé ici de Nicolas Sarkozy - à peu près depuis son élection à la tête de l'Etat, je pense, à moins que ma mémoire ne me joue des tours. Je ne vais pas commenter son attitude, ses idées ni les "réformes" entreprises à grands coups de communication depuis six mois ; je suppose que vous savez ce que j'en pense et très franchement, je n'ai pas envie, en cette belle journée, de m'auto-plomber le moral. Non, le sujet que je veux traiter aujourd'hui est beaucoup plus circonscrit que tout cela : il s'agit de la peopolisation de la vie politique à laquelle, grâce à notre désormais cher président, nous assistons depuis quelque temps.

Relèvent de cette entreprise de peopolisation, en vrac : le rassemblement de personnalités du monde du spectacle et de la télévision lors de la campagne présidentielle et de l'élection elle-même (voyez la scène de la Concorde le soir de sa victoire), les différentes manifestations extérieures d'amour du fric et du bling-bling (songez par exemple à l'étape au Fouquet's le soir du 6 mai et aux trois jours à Malte sur le yacht de Bolloré dès le lendemain), la mise en scène permanente de la vie privée, un peu dans la lignée des grands monarques pour qui vie privée et vie publique, personne privée et personne publique étaient mêlées et indissociables. Pour illustrer ce dernier élément, souvenez-vous du masque d'homme blessé que Sarkozy afficha lors de l'escapade new-yorkaise de Cécilia, il y a quelques années, en proclamant que les médias lui avaient fait beaucoup de mal et qu'il souhaitait qu'on laisse sa famille tranquille, alors qu'il avait joué sans aucun scrupule de l'image glamour de sa femme et du côté moderne de la fratrie recomposée, et qu'il recommença à les utiliser dès qu'elle revint au bercail (qui était dans sa voiture avec lui le soir de son élection ? les filles de Cécilia et de Jacques Martin, et pourquoi ? parce qu'elles sont belles, blondes et jeunes et qu'en termes d'image, c'est de la bombe).

Bien entendu, le dernier épisode des aventures sentimentales de notre président, digne des ragots qui courent sur le moindre petit acteur de série B - ce qui, en soi, est honteux parce que le président de la République n'est tout de même pas n'importe quelle célébrité, quoi qu'il en pense - est le digne héritier de ce vaste processus dont je crois fermement qu'il doit faire partie des rêves de gosse de Sarkozy (l'autre étant probablement : frayer dans des milieux pleins aux as). Carla Bruni, "coureuse notoire" comme la nomme à juste titre Caroline, est sans doute à ses yeux l'incarnation de ce glamour, de ce clinquant et de cette célébrité bon marché dont il rêve d'acquérir une petite partie. La mise en scène de Disneyland puis celle des vacances en Egypte, à la fin du mois de décembre dernier, sont calculées dans ce sens. Les pronostics vont bon train : lequel des deux se lassera de l'autre en premier ? Elle, parce qu'elle se revendique comme instable et qu'un jour, elle verra passer à sa portée une étoile plus brillante encore que le président de la République (Carla Bruni ne fonctionne apparemment qu'à cela, elle aussi), ou bien lui, parce que son entreprise de peopolisation choc de la fonction présidentielle aura abouti et qu'il estimera n'avoir plus besoin d'elle ? Peu importe, mais je suis prête à parier que dans un cas comme dans l'autre, après la rupture, il demandera à nouveau qu'on ne se mêle plus de sa vie privée. Jusqu'à la prochaine fois.

Bref.

Avec Nicolas Sarkozy, nous entrons donc dans une ère où le président de la République est un people comme les autres et, si possible, ses ministres aussi - voir Rachida Dati posant en petites robes de créateur dans Paris Match le sourire aux lèvres, il y a quelques semaines, alors que pendant ce temps, la moitié des avocats de France était dans la rue pour protester contre ses réformes judiciaires. Cela, en soi, c'est déjà très grave. Le chef de l'Etat a des responsabilités politiques et morales qui devraient lui interdire à tout jamais de jouer le jeu des vacances je-t'en-mets-plein-la-vue et des unes de magazines, des anciens mannequins et des révélations sentimentales fracassantes. Mais il entraîne sur cette pente glissante d'autres professions auxquelles on n'avait pas songé tout d'abord. J'en veux pour preuve cet article du Monde daté sur Internet du 29 décembre 2007 et intitulé : "Des vacances privées très publiques", que vous retrouverez en principe sur cette page mais dont je reproduis l'intégralité ci-dessous au cas où il serait rendu inaccessible (j'ai pris la liberté de corriger les fautes d'orthographe, mais les incorrections de l'expression sont d'origine) :
Des vacances privées très publiques
LE MONDE | 29.12.07 | 14h05
LOUXOR, CHARM EL-CHEIKH (Egypte) ENVOYÉE SPÉCIALE


De mémoire de paparazzi, on avait rarement vu ça. Dans les dédales des temples pharaoniques, les "rats", comme on les surnomme dans le milieu, ne sont plus les seuls à courir entre les sphinx et les hiéroglyphes, aux trousses de Nicolas Sarkozy et de sa nouvelle compagne, la chanteuse et ex-mannequin Carla Bruni. Plus les seuls à "planquer", des heures durant, sous le soleil d'Egypte, devant le Old Winter Palace, un hôtel de luxe de Louxor où le couple séjourne pour la première partie de ses vacances privées, du 25 au 27 décembre. D'autres faux touristes se faufilent avec eux entre les colonnes ocre des tombeaux, suivent comme eux le couple et sa délégation, l'oreille rivée à leur téléphone portable, répétant en murmurant pour ne pas se faire repérer par les services de sécurité : "Il est où ?, il est où ?"

Ces nouveaux collègues, ce sont des reporters de médias d'ordinaire peu coutumiers de l'actualité people : l'Agence France-Presse (AFP), l'Associated Press (AP), Reuters, France 2, France 24, TF1 et Le Monde. Des journalistes pour la plupart jeunes trentenaires, sans enfants, envoyés sur place parce qu'ils comptent parmi les rares personnes disponibles de leur rédaction en cette période de fêtes. Pour la majorité d'entre eux, suivre Nicolas Sarkozy en vacances est une expérience nouvelle, pas forcément choisie, et déstabilisante au regard de la déontologie qu'ils s'imposaient jusque-là. "J'ai l'impression de désacraliser la profession et de la mettre en péril", explique l'un d'entre eux, sous couvert d'anonymat.

Pour beaucoup, la consigne initiale de leurs supérieurs était d'abord celle d'être là "au cas où". Ils devaient suivre le président en Egypte "au cas où" il s'exprimerait. "Au cas où" il serait victime d'un attentat dans cette région exposée. Mais les congés présidentiels ayant très vite pris des allures de campagne électorale (Le Monde du 27 décembre), les journalistes se sont retrouvés à devoir chroniquer un événement dont ils ont souvent eu du mal à distinguer le caractère privé du public.

Les moues posées de Carla Bruni au bras du président deux mois après l'annonce de son divorce étaient-elles de l'ordre privé ou du domaine public ? Les déplacements en convoi de trente véhicules aux vitres teintées et toutes sirènes hurlantes : privés ou publics ? Le programme intensif de visites du président entouré d'une vingtaine de gardes du corps et d'officiers de sécurité aux pleines heures d'affluence des tour-opérateurs sur les sites touristiques : public ou privé ?...

A Paris, les rédactions en chef des envoyés spéciaux expliquent leur ligne éditoriale. "Pour ce reportage, nous sommes dans la logique de la couverture habituelle. Quand le président se déplace quelque part, on se déplace toujours, par précaution, indique Robert Namias, directeur de l'information de TF1. Pour le traitement, il se trouve que nous avions fait le choix auparavant de ne pas parler du week-end à Disneyland du nouveau couple. Pour rester en accord avec nous-mêmes, et à partir du moment où le président a fait savoir qu'il se rendait en Egypte, le compromis a été de tourner des images mais de les diffuser seulement avec un commentaire off." A France 2, en l'absence d'Arlette Chabot, directrice de l'information, personne n'a voulu répondre aux questions du Monde.

Le rédacteur en chef du service France à l'AFP, Hervé Guilbaud, s'explique : "Nous sommes une agence, nous sommes obligés d'être présents. C'est le président de la République, il était de surcroît accompagné d'une femme connue dans le monde entier, il ne se cachait pas, nos clients n'auraient pas compris qu'on ne soit pas là." Et d'ajouter : "L'écriture que nous avons choisie est factuelle, sobre. A partir du moment où le président se montre en public, on n'est pas dans la 'peopolisation'. Ce n'est pas comme si on allait chercher des confidences."

Sur le terrain, pour être là "au cas où", les envoyés spéciaux n'ont cependant d'autre choix que d'adopter les méthodes des paparazzis : planques, "taupe" à l'intérieur de l'hôtel où réside le président afin d'être informé à l'avance de ses allées et venues, courses-poursuites avec le convoi présidentiel... Les démarrages avec crissement de pneus et les files de voitures remontées à toute vitesse comme dans les films font aussi partie du travail. Pour être sûres de ne rien manquer, TF1 et France 2 ont même mutualisé leurs moyens en s'associant avec une agence de presse égyptienne.

Au moment de la rédaction, chacun improvise alors sa méthode pour retrouver la "distance" adéquate avec le sujet. Ygal Saadoun est le correspondant au Caire de la chaîne française d'information internationale France 24 : "Pour ne pas trop tomber dans la chronique, j'ai essayé de sortir du franco-français et de remettre un peu d'international dans tout ça, précise-t-il. J'ai interviewé des gens dans la rue pour qu'ils critiquent éventuellement, j'ai raconté l'éventualité d'une rencontre entre Nicolas Sarkozy et le ministre de la culture égyptien pressenti à la tête de l'Unesco."

Pour la dizaine de paparazzis présents à Louxor, ces cocasses retrouvailles sur un même sujet avec les journalistes traditionnels ont une explication. "Ces vacances étaient forcément semi-officielles, raconte Laurent Sola, de l'agence Eliot Press. Sarkozy n'a pas organisé un voyage pour la presse. Mais il sait parfaitement nous gérer. En se montrant, il nous laisse travailler, on ne crée pas d'émeute, et en même temps ça lui permet d'avoir des photos "propres", pas volées, qui font entrer directement la politique chez 10 millions de personnes qui ne s'intéressent pas forcément à la politique et qui achètent la presse people." Et d'ajouter : "S'il avait voulu nous interdire totalement de faire des photos, il en avait les moyens."

La deuxième partie du voyage, à Charm El-Cheikh, du 27 au 29 décembre, a donné un aperçu de cette possibilité. Alors que M. Sarkozy rencontrait de façon informelle le président égyptien Hosni Moubarak avant sa visite officielle au Caire, les consignes vis-à-vis des journalistes se sont nettement durcies, à la demande de M. Moubarak. Les photographes qui tentaient alors d'arracher quelques clichés de la luxueuse villa du groupe Accor où il séjournait ont eu maille à partir avec les autorités égyptiennes. Un journaliste de France 24 a passé deux heures au poste de police et a vu toutes ses photos de la villa effacées de sa carte mémoire. Trois photographes de l'agence KCF se sont vu préventivement confisquer tout leur matériel par la police égyptienne, qui a enfermé les appareils photo dans un coffre. Plusieurs paparazzis ont essuyé des tirs de sommation.

Face à ces agissements, la plupart des photographes et cameramen ont décidé de poser leurs appareils et de ne plus faire d'images.

Pour les rédacteurs, ce n'est guère mieux. Lors d'une visite à la vallée des Rois, près de Louxor, un journaliste avait tenté d'arracher une réaction à Nicolas Sarkozy sur le procès de L'Arche de Zoé, au Tchad. "La visite officielle, c'est dimanche", lui avait répondu le président de la République.

Elise Vincent
Article paru dans l'édition du 30.12.07.

C'est finalement assez logique. Dans un pays dont le président se comporte comme le premier petit people venu, les journalistes des médias considérés comme sérieux - les agences de presse, les chaînes d'information, les grands quotidiens nationaux - sont, par la force des choses, amenés à se comporter à leur tour comme de vulgaires paparazzis. Bien entendu, cela suppose une autre déontologie, une autre manière de travailler, d'autres priorités dans la quête et le traitement de l'information : je ne vais pas paraphraser l'article, je le trouve extrêmement clair sur ce point. Depuis quelques mois, ce n'est plus seulement le "style" de la fonction présidentielle qui change, mais aussi celui de notre presse dans son ensemble. Suis-je la seule à trouver cela effrayant ?

Juste une remarque avant de terminer. J'ai du mal à croire qu'Hervé Guilbaud puisse sérieusement affirmer que

A partir du moment où le président se montre en public, on n'est pas dans la 'peopolisation'.

Il me semble que ce qui fait la peopolisation de ces vacances égyptiennes et, plus largement, de la vie de Nicolas Sarkozy depuis qu'il a accédé à des fonctions officielles, c'est précisément que le président se montre en public... dans des circonstances et conditions qui devraient relever du privé ! Les agences de presse, par la voix de Guilbaud, seraient-elles en train de bâtir elles-mêmes leur propre défense, en essayant tant bien que mal de se distinguer des paparazzis malencontreusement croisés sur le parcours du président en Egypte, au prétexte que ces derniers ne respectent pas la vie privée alors qu'elles se concentrent sur un président qui "se montre en public" ? Ma parole, mais c'est soit de l'aveuglement complet, soit un savonnage vigoureux de la pente sur laquelle Sarkozy les entraîne.