Ce matin, tôt (je suis une grande matinale du lundi, j'ai toute une semaine de boulot qui m'attend après, moi, merde), à la caisse du petit supermarché où j'étais allée chercher deux fruits, trois légumes et un paquet de serviettes hygiéniques, bref, des bricoles, il y avait dans la file, devant moi, une jeune femme soignée qui avait consciencieusement rempli son chariot et présenté sa carte de fidélité à la caissière avec un sourire poli ; en somme, une jeune femme bien sous tous rapports.

La caissière passe les articles les uns après les autres sans hâte. Un sac de prunes, un de poires. Soudain, elle fronce les sourcils, se ravise, reprend le sac de poires, examine l'étiquette, attrape par la même occasion le sac de prunes - tous deux donc déjà comptés par la machine -, se lève et disparaît en direction du rayon des fruits et légumes.

Là-dessus, les clients qui attendent dans la file commencent à grommeler. Le supermarché est aussi plein qu'un samedi après-midi, mais la différence, c'est que comme on est lundi et qu'il n'est pas encore neuf heures et demie du matin, une caisse sur deux seulement est ouverte, alors on attend depuis vingt, vingt-cinq minutes de pouvoir payer et se barrer. Personnellement, ce matin, j'ai passé plus de temps à attendre à la caisse qu'à venir de chez moi, faire mon choix dans le magasin et retourner chez moi, tout compris.

La caissière revient avec les deux sacs de fruits et deux étiquettes autocollantes sur la main. La jeune femme, qui n'en mène pas large - normal, la file d'attente est sur le point de la lyncher -, commence à pâlir sérieusement. La caissière annonce alors bien fort :
"Je ne sais pas comment vous avez pesé vos fruits, madame, mais c'est tout faux. Il y en a plus que ce que vous alliez payer. Nettement plus, même. Alors je vous rajoute la différence, hein : 1,62 euro pour les prunes, 1,85 pour les poires. Voilà madame."

Oh mon Dieu. Quinze personnes ralenties dans leur marathon du lundi matin par une voleuse. La caissière ne se dépêche pas davantage pour compter le reste des articles, mais elle ne risque plus rien, elle : toute la colère s'est reportée sur la voleuse, qui range ses achats en essayant de rester digne. La caissière se fendra même, avant qu'elle ne s'en aille, d'une petite leçon de morale, mi-institutrice intransigeante, mi-tata protectrice, d'une voix toujours aussi sonore :
"Et puis la prochaine fois, faites attention à la façon dont vous pesez, hein, parce que là, c'était tout faux." (Ah bon ? on ne savait pas, dis donc.) "Et vous voyez, ça gêne les clients qui attendent à cause de vous." (Vous m'en direz tant !)

Après son départ, ça a commencé à jaser dur dans les rangs. Extraits d'une conversation animée entre ladite caissière et la cliente qui attendait juste derrière moi, pendant que mes achats passaient au compteur :
"Vous comprenez, moi, je fais mon boulot, hein.
- Ben vous avez raison, madame, vous avez bien raison !
- Dites donc, je lui passe les prunes, ça me semblait lourd, mais enfin je n'ai pas trop fait attention. Je lui passe les poires, l'étiquette affichait 500 grammes. Alors là, quand même, j'avais pas 500 grammes de poires entre les mains, je vous garantis ! Je pensais bien qu'il y en avait le double !
- Nooooon ?...
- Et comment ! Du coup j'ai douté pour les prunes aussi, j'ai tout embarqué, vous devinerez jamais combien y en avait.
- Oh, dites-moi !
- Un kilo deux. Et les prunes, pareil, ou pas loin.
- Ca alors ! Mais comment ils font ?
- Ben ils pèsent une petite quantité, et après ils en rajoutent dans le sachet.
- C'est vrai ? Mais moi ça ne me viendrait même pas à l'idée !
- Et pourtant si. Alors moi, vous comprenez, j'ai fait mon boulot, c'est tout.
- Ben bien sûr.
- Et encore, j'ai été gentille, j'aurais pu appeler le vigile. C'est du vol, ni plus ni moins." Le mot est lâché. Se tournant vers moi avec un grand sourire : "Ca vous fait dix quatre-vingt, s'il vous plaît."

Il est évident qu'elle a fait son travail. Elle constate que le prix ne correspond pas au poids réel, elle corrige et elle fait payer la différence, point. Et si son travail, c'est aussi d'appeler le vigile, moi je dis : qu'elle appelle le vigile. Ce serait dégueulasse parce que tout cela peut se régler à l'amiable - la preuve : la cliente n'a pas fait de vagues, elle a payé et elle a filé sans demander son reste -, mais au moins, cela fait partie de son travail. Je ne suis pas sûre, en revanche, que faire soigneusement connaître l'affaire à la moitié des clients du magasin, en parler abondamment après le départ de la jeune femme, qui habite probablement le quartier et que les clients sont susceptibles de recroiser dans la rue à tout moment, la livrer ainsi au jugement populaire, fasse tellement partie de son travail.