On entend beaucoup parler de cette vidéo, diffusée par l'un des partisans de Dominique Strauss-Kahn, dans laquelle Ségolène Royal, lors d'une rencontre avec des militants du PS, en janvier dernier, lance l'idée - tout en précisant qu'elle ne veut pas "le crier sur les toits" pour ne pas se coltiner trop vite avec les organisations syndicales enseignantes - des "trente-cinq heures au collège".

Voici cette vidéo, que j'ai trouvée via le blog de Lise (je ne peux pas vous donner son mot de passe, mais je vous conseille vivement de le lui demander pour lire ses posts émouvants, drôles, parfois grinçants sur sa vie de jeune enseignante à l'étranger, bref).


Profs: Ségolène en off
envoyé par Jules-ferry



Et maintenant, en exclusivité, chers lecteurs, la liste de mes petits moments préférés, instants de poésie, bulles de savon coloré dans un monde ô combien gris et malodorant par ailleurs. Par ordre chronologique.
  1. 1. le moment où les personnes (j'ignore leur petit nom) assises à la gauche de Ségolène rient dans leur barbe, puis de plus en plus fort, en apprenant qu'elle veut proposer les trente-cinq heures au collège.
    Signification de ce rire ?... Non pas "Elle est folle la Ségo, quelle marrante celle-là, elle nous les fera toutes, au fait qu'est-ce qu'on bouffe ce soir ?", mais bien : "Ha ha, les Zorganisations Synnndiquales Ansaignantes, cette bande de pourris nourris de privilèges, cette bande de feîîîgnants qui ne travaillent jamais, jamais, les vacances scolaires et quinze ou dix-sept heures par semaine, ha ha, t'appelles ça un boulot, toi ?... Non mais laisse-moi rire (dont acte), ça va les changer, les cocos, de se retrousser les manches".
    En tout cas, c'est mon interprétation et je la partage.
  2. 2. l'idée majeure, centrale, du grand projet : les trente-cinq heures au collège, ça veut dire que quand les professeurs ont fini les cours, ils ne quittent pas le collège. Pas tout de suite.
    Parce que j'explique : il faut rendre à Ségolène ce qui est à Ségolène, elle ne dit pas (et heureusement, c'est techniquement impossible) que les professeurs doivent assurer trente-cinq heures de cours par semaine, mais seulement qu'ils devraient être présents au collège trente-cinq heures par semaine. Pour quoi faire, nous l'allons voir tout à l'heure.
    Je pose une question toutefois : si les professeurs passent trente-cinq heures au bahut par semaine, QUAND préparent-ils leurs cours ?... Parce que vous avez une idée, même approximative, du temps que ça prend, de préparer un cours ? Hummmm ?... (Pas le même temps pour toutes les disciplines, ok, je sais, merci de ne pas trop compliquer les choses pour l'instant.)
  3. 3. (ma petite préférée, lisez bien) "Comment se fait-il que des enseignants du secteur public aient le temps d'aller faire du soutien individualisé payant et ils n'ont pas le temps de faire du soutien individualisé gratuit dans les établissements scolaires ?"
    COMMENT ?... Eh bien je vais te le dire, chère amie : parce qu'ils sont payés des clopinettes. Eeeeh oui, madame Ségolène Royal, le salaire des enseignants et, en règle générale, des membres de la fonction publique, est scandaleusement inférieur à celui de leurs camarades du privé, à qualifications égales. En gros, un agrégé gagne beaucoup moins qu'un ingénieur et il met beaucoup plus de temps que lui à voir augmenter son traitement. Evidemment, il a d'autres avantages en contrepartie, et notamment - ce qui n'est pas négligeable - la sécurité de l'emploi ; mais enfin, si l'on faisait fortune dans le public, je pense que ça se saurait, n'est-ce pas.
    Par conséquent, je comprends fort bien - et ne désapprouve pas - les professeurs qui donnent des cours particuliers payants qui, s'ils leur prennent du temps, pemettent au moins en contrepartie d'arrondir les fins de mois.
  4. 4. le rire de l'assemblée juste après cette même phrase... Aaaah, que ça fait du bien de sentir des militants en fusion, tous sur la même longueur d'onde, contre ces paresseux-de-profs-qui-font-rien-qu'à-se-faire-des-couilles-en-or-tout-en-en-foutant-pas-une-par-ailleurs... Pardon, je m'emballe.
  5. 5. "Ben non, droits acquis, on fait nos dix-sept heures de cours et puis on s'en va."
    Effectivement, la vidéo méritait bien cette jolie chute.
    Ségolène, sache-le ; en plus de leurs dix-sept heures de cours, les professeurs participent, selon l'époque de l'année : aux conseils de classe, aux conseils de discipline, aux réunions parents-professeurs, à diverses réunions supplémentaires s'ils sont professeurs principaux de telle ou telle classe, enseignants en classes post-bac (BTS, par exemple), tuteurs de stagiaires IUFM, etc, etc... Le principe du "je fais mes cours et je me casse" n'est paaaas teeeellement troooop possible dans l'enseignement secondaire.
    En tout état de cause, un prof qui rentre chez lui, contrairement à beaucoup d'autres corps de métier, n'a pas fini sa journée : il y a encore la préparation des cours et la correction des copies, c'est fou ce que ça ajoute des heures aux heures, ça (et de préférence le soir tard, pile quand on meurt d'envie de faire autre chose. Comme dormir).
    D'ailleurs, j'en parlais l'autre jour avec ma mère, qui a oublié d'être bête et paresseuse et qui me confiait son sentiment en ces termes : "Moi je veux bien les faire, les trente-cinq heures de présence au lycée. Aucun problème de ce côté-là si dans ces trente-cinq heures sont comprises la préparation des cours, la correction des copies et la participation à la vie de l'établissement. Dans ces conditions je peux même monter jusqu'à trente-sept. C'est drôlement avantageux ; actuellement, tout compris, j'en fais plus".
Ma petite théorie personnelle, c'est que Ségolène Royal n'a pas la moindre idée de ce que c'est que le boulot de professeur dans le secondaire. Pas la moindre. Et qu'elle en profite tranquillement pour diffuser (à son corps défendant, certes) certains clichés odieux sur les enseignants. Le pourfendage (cherchez pas, je l'ai inventé) des clichés étant, comme vous le savez, ma spécialité, je me devais de m'y livrer aussitôt.

Dommage, d'ailleurs. Parce qu'à part ça, vouloir développer les cours de soutien gratuit au sein des collèges me paraît tout à fait louable...
Et là, j'ai bien une idée, une idée à moi, mais vous allez trouver cela un rien audacieux : des emplois-jeunes !... Des emplois en plus pour des gens qui n'en ont pas, quoi !

Moui mais je suis bête, ça coûterait de l'argent, bien sûr. Un paquet d'argent. Pour mieux enseigner aux générations futures : ri-di-cule, autant dire de l'argent jeté par les fenêtres, non ?...

Désolée pour le style relâché et pour les facilités d'écriture qui parcourent sans doute ce post. Je suis énervée et quand je suis énervée, j'écris vite et mal - et je manque de courage pour peaufiner.

Au fait : je n'entre pas dans la polémique sur la diffusion même de la vidéo. Je ne trouve pas particulièrement digne ni estimable de la rendre publique maintenant, surtout de la part d'un strauss-kahnien si tel est bien le cas. Vous conviendrez avec moi que dans ces circonstances, il n'est guère question de liberté d'expression ou de révélation de vérités cachées, mais seulement de stratégie de campagne. Cela dit, on ne saura probablement jamais à quel moment cette idée fracassante de Ségolène serait apparue au grand jour si la vidéo ne s'était chargée de nous la faire connaître aujourd'hui.